+++C'était un certain 13 avril 2050, à 6h42; l'Eurostar venait de quitter la Gare du Nord. A son bord en voiture 12, il y avait une jeune fille prénommée Jane. Sa chevelure était d'or et ses yeux de jade; tout en elle respirait la beauté telle qu'elle était conçue en ce temps-là, si bien qu'elle aurait très bien pu passer pour une de ces mannequins filiformes sur papier glacé.
+++Elle avait 24 ans mais aurait très bien pu en avoir quatre de plus ou quatre de moins selon l'angle sous lequel on la regardait; telle était la magie des artifices cosmétiques actuels, si « révolutionnaires » qu'ils en venaient à gommer la personnalité et la beauté première de leurs utilisateurs.
+++Jane habitait à Paris depuis qu'elle était née, y avait un petit ami, ses amis, sa famille, et surtout son chat. Car Jane vouait un véritable culte à son chat. Elle était également diplômée d'une grande école de journalisme parisienne (seulement l'ESJ, la doyenne mondiale des écoles de journalisme), c'était en tant que journaliste débutante au célèbre quotidien anglais Telegraph qu'elle empruntait cet Eurostar plusieurs fois par semaine.
+++Le train continuait sa course vers Londres tandis que Jane observait, comme bien souvent, les autres passagers du wagon. Il y avait cet homme d'affaires noir, là-bas, qui profitait d'une énième amélioration de la SNCF: il regardait une de ces innombrables chaînes satellites mondiales, un casque sur les oreilles, et paraissait comme dans une bulle. Une exception, sans doute, depuis que l'Etat avait fermé ses frontières par peur des « petits hommes noirs » au lieu des « petits hommes verts ». On se serait presque cru revenir plusieurs siècles en arrière, si tout dans ce monde ne semblait pas entièrement fait d'un métal froid et dur. Il y avait aussi cette vieille dame, à deux rangées d'elle, qui parlait toute seule à sa fille imaginaire; elle se plaignait de « comment la Nation française, autrefois un pays si droit, tombait désormais dans la corruption et la débauche la plus totale », à moitié allongée dans son siège à commandes électriques.
+++Si elle avait été présente, la mère de la jeune fille aurait déploré la léthargie des gens maintenant, leur isolement et leur désintéressement pour autrui. Et c'était en se battant contre cela qu'elle avait élevé Jane, qui possédait désormais un esprit critique sur la société et son fonctionnement en toute circonstance.
+++Néanmoins, dans ce monde de poupées plastiques où les comptes en banque règnent en maîtres, était-il encore utile de posséder un véritable cerveau? Puisque même les hommes qui semblaient les plus intègres possibles étaient tombés dans le cercle vicieux de la consommation et de la beauté parfaite... Mais Jane rêvait... Elle rêvait souvent souvent, assez naïvement, d'accomplir une carrière comme celle de son idole Andrew Jennings. Mais pour ce faire, point de projet ni d'objectif, non: malgré son intelligence, sa plume et ses bons résultats, Jane semblait constamment en attente de quelque chose qui propulserait sa carrière.
+++Le train entra dans la gare Saint Pancras. Jetant un dernier regard à l'homme d'affaires et à la vieille femme, Jane ramassa ses affaires et descendit du train; du haut de son mètre 80, elle se dirigea vers la sortie en espérant attraper une rame de métro aérien. Comme tous les lundis, le métro était en retard. Quand il arriva enfin, il était, comme à son habitude, bondé. Jane trouva une plac tant bien que mal et se mit à rêvasser. Et si en rendant son article sur Paris, tout à l'heure, le rédacteur en chef lui proposait de faire un véritable reportage, sur le terrain? Après tout, tout était possible, et c'était une éventualité! Mais réaliser un nouvel article de présentation de la dernière usine de traitement des déchets implantée au coin de la rue était aussi une éventualité... Hop, un pied de plus dans la réalité. Enfin, elle verrait bien le moment venu.
+++Le métro s'arrêta enfin; Jane marchait d'un pas vif dans les rues de Londres, sans rencontrer âme qui vive puisque bien entendu « seuls les gens aux faibles moyens se déplaçaient encore à pied », pour citer l'actuel roi d'Angleterre. Elle stoppa net son chemin devant le numéro 17, Oxford Street. Elle était arrivée. Elle se repoudra le nez, comme avant chaque entretien avec son « boss », et poussant une lourde porte écarlate, elle entra dans les bureaux du Telegraph. La secrétaire du rédacteur en chef la fit asseoir dans la salle d'attente en lui proposant un thé.
+++La porte du bureau de Mr Bloomsbury s'ouvrit et deux hommes en sortirent.
+- Très bien, Gary, il me faudra cet article pour après-demain. Je compte sur vous!, dit le plus vieux des deux, les cheveux grisonnant sur les tempes mais malgré tout un corps d'Apollon et un visage angélique.
+++Le jeune homme prénommé Gary s'en alla après avoir salué Jane. Cette dernière entra dans le bureau.
+- Bonjour, Jane. Toujours aussi resplendissante! Alors, et cet article sur Paris? J'espère que c'est original, il nous faut du nouveau, du neuf! L'innovation est essentielle, dans ce métier comme dans tous, vous le savez bien! Sans nouveautés et sans améliorations, nous courons tous à notre perte, en ce bas monde!
+- Tout est prêt, monsieur. Le voici, lui répondit-elle d'une voix timide.
+++Le rédacteur s'en saisit, le lit. Le silence régna pendant quelques minutes. Enfin, il brisa ce silence:
+- Jane, vous avez un potentiel énorme, malgré votre apparence... Cela dit, il faut enrichir votre expérience afin de faire mûrir votre plume, comme on dit dans le métier. Vous m'effectuerez une chronique sur « La Fabrique de Beauté », vous savez, ce supermarché où vous pouvez choisir la forme de votre nez, la longueur de vos jambes...? Com-plè-te-ment révolutionnaire, ma chère! Cette nouvelle chaîne de supermarchés, c'est l'avenir, l'Eldorado, le summum de la perfection! Si vous traitez bien le sujet, alors vous irez loin, très loin...
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